7
« Au moyen d’une aiguille ? demanda Merymosé, intrigué.
— Oui, ou d’un instrument similaire, répondit Huy. Un couteau très fin, peut-être, voire un ciseau d’embaumeur.
— Mais comment s’y est-il pris ? Les corps ne présentaient aucune trace de lutte.
— Qu’en déduis-tu ?
— Qu’elles n’avaient pas envie de lutter ?
— Précisément.
— Veux-tu dire qu’elles étaient droguées ?
— Il se peut que ce soit plus simple. Il se peut qu’elles aient eu confiance en lui.
— Confiance ? Confiance en celui qui allait leur planter un couteau dans le cœur ? »
Huy haussa les épaules.
« Peut-être les embrassait-il. Peut-être que rien n’était plus éloigné d’elles que le pressentiment d’une agression.
— Mais pourquoi ?
— Si seulement nous le savions !
— Il se peut aussi qu’il n’y ait pas de mobile du tout. Où cela nous mène-t-il ?
— Oh ! Mais je pense qu’il y a un mobile. Aussi étrange qu’il soit, il y en a forcément un.
— Le seul lien logique, c’est la façon dont ces filles ont été tuées.
— Il y en a bien d’autres, objecta Huy, convaincu que Merymosé n’avait pas manqué de discerner les similitudes. Toutes étaient issues de milieux semblables et résidaient dans le quartier du palais. Toutes étaient les filles de riches fonctionnaires. Toutes avaient le même âge et… un air d’innocence. »
Merymosé parut mal à l’aise.
« Et leur personnalité ? Iritnéfert était tout feu tout flamme, mais n’avait rien fait de concret. Néferoukhébit… Eh bien ! Si ce que tu dis est vrai…
— Je pense que c’est vrai. La tenancière du bordel n’avait aucune raison de me mentir, et j’ai parlé aux clients qui l’ont vue là-bas.
— Comment a-t-elle pu avoir envie de faire une chose pareille ? dit Merymosé d’une voix dure.
— Tu en as vu assez pour ne plus t’illusionner sur ce monde.
— Je pense à ma fille. Elle non plus, on ne lui a pas laissé la chance de grandir. Je vais détruire ce fils de Seth. »
Huy n’avait pas encore fait allusion à Sourérê, attendant l’occasion propice. Il se demanda s’il n’avait pas atermoyé au point de s’attirer l’hostilité de Merymosé. Mais il y avait autre chose. Visiblement, le capitaine avait reçu ordre d’ignorer toute piste menant au quartier du palais. Il eût donc été peu judicieux de lui révéler ce qu’il avait appris sur les fils qu’Ipouky avait eus de son premier lit, ou d’évoquer le mystérieux visiteur à la Cité des rêves. Toutefois, il parlerait de Sourérê au policier. Ainsi, au moins, la responsabilité serait partagée.
« Et la troisième, Mertséger ? demanda-t-il tout d’abord. Que t’ont appris ses parents ?
— Très peu de chose. Ils ne sont au courant de rien, et certes pas de l’existence d’un amant. À les entendre, on jurerait qu’elle s’amusait encore avec ses jouets. C’était la seule enfant qui leur restait. Ils étaient âgés lorsqu’elle est née.
— J’ai quelque chose à t’avouer, dit Huy, tendu. Une chose que je ne t’ai pas dite, alors que j’aurais dû le faire depuis des jours.
— Cela me surprend », dit Merymosé en le dévisageant.
Huy redressa les épaules. Comment expliquer ses sentiments, ses réserves, comment se justifier ? Merymosé, lui-même si cruellement abandonné par Akhenaton, serait-il capable de faire preuve de compréhension ? Il se pouvait tout simplement qu’il pressentît une collusion là où Huy ne voyait que de la loyauté. Une autre idée encore le tenaillait : le nouvel élément dont Sourérê lui avait fait part – ses rencontres avec le roi défunt – n’avait pas seulement provoqué sa décision de raconter tout ce qu’il savait à Merymosé ; c’était également un fait susceptible de laver Sourérê de tout soupçon. Si l’ancien nomarque était devenu fou, la passion qui l’habitait visait bien plus au rétablissement de l’Enseignement dans un lieu nouveau qu’à l’assouvissement d’une vengeance. Poussé par l’instinct de conservation, il se montrait rusé et implacable, mais il pouvait néanmoins être innocent.
Et s’il n’était pas fou, s’il était réellement en contact avec le spectre de l’ancien roi… De telles choses avaient des précédents ; et si un monarque avait jamais eu des raisons de ne pas reposer en paix dans les Champs d’Éarrou, c’était bien Akhenaton.
Huy fit de son mieux pour expliquer tout cela. Pendant le plus clair du temps où il parla, Merymosé resta de marbre. Huy se prit à regretter de ne rien déchiffrer sur les traits du policier – la colère ou la réprobation auraient été plus faciles à affronter. Avec désarroi, il comprit qu’il risquait de perdre son indépendance et l’amitié de Merymosé.
En achevant son récit, il se souvint du châtiment encouru par le maçon Khaemhet, chargé de la surveillance des prisonniers qui lui avaient été confiés durant le voyage vers la capitale du Sud. L’obélisque était presque terminé ; près du pylône sud du temple de Ptah, son futur emplacement l’attendait. Le navire qui l’avait convoyé était depuis longtemps remonté vers les carrières de granit, en amont. Mais quel avait été le sort de Khaemhet ?
« Il a été exécuté », dit froidement Merymosé, lui laissant un poids supplémentaire sur la conscience.
En l’occurrence, toutefois, le fardeau était plus facile à porter du fait que Huy, s’il avait eu le choix, n’aurait jamais placé les intérêts du prisonnier au-dessous de ceux du geôlier.
« Reconnaîtrais-tu la maison ? » demanda Merymosé pour tout commentaire.
Huy secoua la tête.
« C’était une porte semblable à un millier d’autres, dans un mur semblable à un millier d’autres.
— Un homme de ta trempe aurait pu regarder entre les écrans de la voiture. Il aurait pu calculer le temps nécessaire pour arriver à destination, visualiser la direction dans laquelle on l’emportait. »
Huy accepta cette critique en silence. Certes, il était plus que capable de faire tout cela ; en temps ordinaire, il aurait recouru instinctivement aux stratagèmes suggérés par Merymosé. Cette fois-ci, il les avait délibérément écartés, bien qu’il n’eût été conscient d’aucune instruction directe de son cœur lui enjoignant d’agir ainsi.
« En allant le rejoindre, je n’avais aucune idée que ses propos le placeraient dans le champ de notre investigation.
— Même s’il est obsédé par un idéal d’innocence ? Même s’il considère les parents de ces jeunes mortes comme des traîtres à sa cause ? Même s’il t’a parlé de vengeance ?
— Je ne peux voir de lien entre ses paroles et la volonté de tuer. Son obsession se borne à former une communauté fidèle à Aton loin de cette cité. Il nous rejette, nous et nos valeurs. »
Huy avait prononcé ces derniers mots tout à fait machinalement, mais cela lui fit soudain comprendre dans quel monde il avait désormais choisi de vivre.
« Nous devons absolument le retrouver, insista Merymosé. Mon instinct me porte à penser différemment de toi. Il n’échappe à personne qu’au moment où rôde un ancien haut fonctionnaire du Grand Criminel, une série de meurtres est perpétrée contre les filles de ses anciens collègues. Kenamoun réclame du sang.
— Eh bien, à présent tu as quelques os à lui jeter, répliqua Huy. Nous savons par quel procédé les jeunes filles ont été tuées ; nous savons qu’elles connaissaient leur meurtrier, ou du moins lui faisaient confiance. Ce n’est pas l’œuvre d’un démon, et nous sommes sûrs que le mobile n’est ni le vol ni le sexe. L’assassin est poussé par un idéal étrange.
— Sourérê, justement, est poussé par un idéal étrange, riposta Merymosé d’un ton tranchant. Mon cœur me dit qu’il est inutile de chercher plus loin. »
Le policier ne demanda pas à Huy de prendre part aux recherches qui suivirent. Il n’expliqua pas ses raisons, et cela créa entre eux une certaine distance. Huy savait que le capitaine ne pouvait guère lui montrer de confiance après sa confession. Il se demanda quelles informations avaient été communiquées à Kenamoun. Il était improbable que Merymosé lui eût tout répété. Il n’aimait pas le prêtre, pas plus qu’il ne se fiait à lui. Si l’affaire était élucidée, Kenamoun s’en arrogerait tout le mérite.
Néanmoins, sa franchise eut également un effet bénéfique, car l’ancien scribe fut autorisé à pénétrer dans le quartier du palais pour s’entretenir avec les familles affligées.
Huy y vit le signe que Merymosé avait encore besoin de son aide. Il pouvait être à même d’obtenir des familles certaines informations qui avaient échappé à la police ; mais c’était compter sans le fossé qui sépare une autorisation de principe et le bon vouloir des familles à répondre. Son passé à la cour du Grand Criminel n’était un secret pour personne, pour ces gens moins que quiconque, et leur attitude envers lui était un facteur que Merymosé n’avait pas le pouvoir d’influencer.
« Bien sûr que je t’aiderai, dit Taheb. J’y étais prête dès que tu t’es lancé sur cette affaire.
— Peux-tu faire en sorte que je voie les parents ?
— Ce ne sera pas difficile. Quand ?
— Le plus tôt possible. Mais ils refuseront de me recevoir.
— Pas si je t’accompagne. J’enverrai des messages au préalable. Ils ne refuseront pas. Ils se souviennent des faveurs qu’ils doivent à mon père et à mon beau-père. Je t’y emmènerai ce soir, à la fraîche. Laisse-moi écrire les lettres sur-le-champ. Ensuite, nous attendrons leur réponse. »
Plus tard, Taheb se souleva sur un coude et fit glisser sa main le long de la cuisse de Huy. Ils étaient couchés dans la pièce d’un blanc bleuté, et cette fois leurs ébats avaient été plus doux, plus familiers. La tendresse, l’exploration du corps et du cœur de l’autre avaient succédé à la folle frénésie du premier jour. Cette fois, ils n’avaient pas eu besoin d’aphrodisiaque. Huy croyait s’enivrer rien qu’en humant l’odeur de Taheb, les lèvres enfouies à la base de son cou, juste à la naissance de l’épaule. Les sens éveillés, il se colla contre son corps tiède et se glissa en elle paresseusement. Ils gardèrent les yeux ouverts, pour voir chacun dans le cœur de l’autre.
Ensuite, ils furent lavés par des servantes et revêtus de tenues de visite. Grâce aux retouches diligentes de la couturière de Taheb, Huy put porter un pagne et une chemise qui avaient appartenu à son ami Amotjou. Il passa la main sur les vêtements. C’était une sensation bizarre de les sentir sur lui, plus intime que de dormir avec sa veuve.
Ils se rendirent en ville dans la plus somptueuse litière de Taheb. Couverte d’un baldaquin de lin léger où s’entrecroisaient des fils bleus et or, elle était garnie de nombreux coussins dont l’opulente étoffe provenait d’un pays fabuleux, situé aux confins du septentrion – à l’extrême limite du monde, loin au-delà de la Grande Verte. Le messager dépêché en avant s’était assuré qu’ils ne rencontreraient aucune difficulté à l’entrée du quartier palatial, et les gardes à la porte se contentèrent de saluer tandis que la litière franchissait l’enceinte.
« Ils savent que notre visite ne sera pas de pure courtoisie, dit Taheb. Il sera intéressant de voir quelles excuses ils invoqueront pour ne pas t’avoir reçu plus tôt.
— Je n’ai pu aller au-delà du majordome. »
Le père de Mertséger, général de cavalerie, était comme Huy un homme court et trapu. Il avait soixante ans, et sur son torse et ses bras les muscles étaient devenus flasques. Des bracelets d’or trop petits enserraient ses avant-bras. Abîmé dans sa douleur, les yeux rougis par les larmes et l’insomnie, il se montra poli envers Huy sans paraître bien conscient de l’identité du scribe. Il n’avait aux lèvres que ses remords de s’en être remis exclusivement à son personnel pour la sécurité de sa famille. Le vieux Mahou, le portier assoupi la nuit de la disparition de Mertséger, avait été congédié sans pension, mais cette mesure n’avait nullement apaisé la conscience du général.
« Qui fréquentait-elle ? insista Huy.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux savoir si elle fréquentait un homme, si elle avait des compagnons quelconques.
— Elle avait des amis, mais ils se réunissaient dans la journée. Ils allaient souvent au parc, s’asseoir près de ce lac.
— Quelqu’un de sa connaissance aurait-il pu lui fixer un rendez-vous nocturne, là-bas ?
— Pourquoi y serait-elle allée ? demanda le général, médusé.
— Parce qu’on l’y a trouvée.
— C’est bien ce que je ne m’explique pas, murmura le vieillard, se replongeant dans ses pensées et oubliant presque la présence de ses hôtes. Peut-être suis-je frappé par un châtiment. »
Huy échangea un coup d’œil avec Taheb.
« Pour quel motif ? »
Les grands yeux humides s’emplirent de suspicion et de répugnance.
« Qui es-tu, déjà ?
— Je travaille pour Kenamoun. Je m’efforce de découvrir ce qui est arrivé. »
Une lueur de triomphe apparut dans le regard du général.
« As-tu des enfants ?
— Oui, mais pas ici.
— L’éloignement ne les sauvera pas, si tu es comme moi.
— Que veux-tu dire ?
— Nous avons tous deux servi le Grand Criminel, dit le général, qui se rapprocha, les yeux plissés. Je me souviens de toi, Huy, en fin de compte. J’étais chargé d’une division de chars, au nord. Une importante division. Nous étions à Tanis et entendions les nouvelles en provenance de la côte, mais nous ne recevions jamais d’ordres. Nous en attendions pour attaquer ceux qui s’étaient rebellés contre vous – vous, les scribes et les administrateurs de la capitale, cracha-t-il avec mépris. Mais pas un mot n’est venu. Maintenant, nous en payons le prix. Il y a cinq ans, mon fils s’est noyé, et voilà que je perds ma fille. Tu perdras tes enfants, toi aussi. »
Huy sentit la peur le glacer. Mais ces morts-là n’étaient pas le fait d’un esprit vengeur venu d’au-delà du Couchant. Non, c’était impossible. Il se força à se remémorer les préceptes de l’Enseignement, qui ramenèrent la chaleur dans son cœur. Toute chose a une cause naturelle qui peut être découverte. Ce qui semble surnaturel est simplement ce qui, pour l’instant, dépasse la compréhension. Rien n’aurait pu être plus éloigné des enseignements d’Akhenaton que la vengeance. Cette notion même était si étrangère à sa nature qu’il ne l’aurait jamais nourrie. Mais le général était obnubilé par cette idée et, s’y résignant, fournissait un étrange exutoire à sa culpabilité. La pitié qu’il éprouvait pour ses enfants était engloutie par celle que lui inspirait son propre sort. Quant à sa femme, les médecins lui ayant administré des drogues, il était impossible de lui parler. Allongée sur une couche placée dans la véranda, près de la porte de sa fille, elle paraissait dormir les yeux ouverts.
Dans la litière de Taheb, ils parcoururent la courte distance les séparant de l’imposante et sombre demeure du Contrôleur des Mines d’Argent, située elle aussi dans le quartier du palais. Ipouky ne croyait absolument pas à une intervention surnaturelle. Avec son long visage blafard et ses yeux gris, il rappelait Kenamoun, quoique le prêtre parût plein d’exubérance comparé à ce banquier ténébreux. En dépit de sa richesse, la pièce où il les reçut était très peu meublée. On eût dit la cellule d’un ascète. Cependant, la table et les chaises à dossier raide étaient taillées dans le bois noir précieux qui poussait au sud et que l’on importait du pays du Pount. L’unique ornement était une peinture murale magnifiquement exécutée, représentant Ouadjet la déesse-cobra, protectrice de la ville de Bouto dans le Delta.
« J’espère que tu comprends bien, Huy, que c’est à la demande de Taheb que je te reçois, dit-il en guise d’accueil. Tu es obstiné. Ce n’est pas forcément une qualité.
— Je veux découvrir qui a tué Iritnéfert.
— J’ai mes propres hommes pour ce faire, répliqua Ipouky sans sourciller. J’ai déjà dit à Merymosé ce que je sais. Pourquoi infliger à ma famille et à moi-même un surcroît de douleur en m’obligeant à tout te répéter ?
— À cause de ce dont tu aurais pu te souvenir depuis.
— Voilà le langage d’un homme qui tâtonne dans le noir », dit Ipouky, avec un sourire pareil à la mince pellicule de glace qui, les nuits rigoureuses du milieu de peret, frangeait les roseaux sur les berges du Fleuve.
Il se montra peu hospitalier, même envers Taheb et, en dépit de sa fortune, ses serviteurs n’apportèrent que du pain et de la bière, le minimum qu’on pût offrir à des invités.
« Si par hasard tu as conçu des soupçons, ou si tes hommes ont découvert quelque chose, je pourrai t’être utile.
— Nous savons, toi et moi, que tu penses à quelqu’un en particulier, n’est-ce pas, Huy ? ironisa-t-il.
— Je ne pense à personne.
— Tu penses à Sourérê. Ces meurtres ont débuté quand il s’est évadé. Il n’a pas, comme nous, échappé au châtiment pour avoir servi sous le Grand Criminel. »
Huy se refusa à partager le fardeau de la culpabilité.
« Eh bien ? insista-t-il, voyant Ipouky sombrer dans le silence.
— J’imagine mal qu’il commette un meurtre, dit le Contrôleur des Mines d’Argent en le fixant de ses yeux froids. Mais quand on le retrouvera, ce sera intéressant de voir ce qu’il aura à dire.
— Sais-tu où il est ?
— Non. »
Il saisit son verre et but quelques gorgées. Le silence se fit pesant. Les yeux dans le vide, Ipouky attendait qu’ils partent.
« Peut-être que ton épouse ou tes autres enfants ont quelque chose à ajouter ?
— Mes enfants sont jeunes. Ils ont tous moins de sept ans. Mon Épouse Principale n’a rien vu, ne sait rien. Iritnéfert n’était pas sa fille. Si tu veux en savoir plus sur elle, il te faut interroger sa mère, or elle vit dans le Delta.
— Était-elle avec toi à la cité de l’Horizon ? s’enquit Huy en jetant un rapide coup d’œil à la peinture murale.
— Bien entendu, s’impatienta Ipouky. Quand la ville a connu son déclin, elle est retournée à Bouto, jugeant peu souhaitable de partager mon sort. Ne tire pas de conclusions hâtives à la vue de cette peinture. Je l’ai fait exécuter pour me rappeler une erreur qui m’a beaucoup appris, et une conclusion que je n’ai aucun motif de regretter.
— Comment était la mère d’Iritnéfert ? » demanda Huy.
Ipouky tourna lentement son regard vers Taheb.
« Comme un feu que l’eau n’éteint pas, n’est-ce pas ton avis ? »
Taheb baissa la tête.
« Et que seul Pahéri savait dominer », prononça Huy dans le silence.
Pris à l’improviste, Ipouky ne put dissimuler son émotion et foudroya Taheb des yeux.
« Tu le lui as dit ?
— Cela n’a pas d’importance, intervint Huy. Contrairement à Taheb, j’ai vécu à la cité de l’Horizon. Qu’est-il arrivé à tes enfants ?
— Manifestement, tu le sais.
— Je sais que Pahéri est resté auprès de ta première femme, et que tu as perdu ton second fils lors de la chute de l’Empire du Nord.
— C’est vrai, et c’est tout ce qu’il y a à en dire, riposta sombrement Ipouky. Ils sont morts tous les deux, à présent.
— En es-tu certain ? C’étaient de fidèles serviteurs de l’ancien roi, mais ils étaient aussi tes enfants. »
Ipouky lui darda un regard haineux.
« Ils sont morts, pour moi. Je ne les considère plus comme de mon sang. »
« Qu’y a-t-il dans son cœur ? » demanda Huy, méditatif, tandis qu’ils s’en allaient.
Ils n’avaient presque rien vu de la maison, hormis le jardin mélancolique et un long couloir reliant le vestibule à la pièce où ils avaient été reçus. Toutes les portes en avaient été fermées, et il n’était éclairé que par les arcades qui en marquaient les extrémités.
« Rien que des pierres, répondit Taheb d’une voix lasse.
— C’est un miracle qu’un tel homme ait eu des enfants !
— Tu te trompes, dit-elle avec un mince sourire. Vois en quels termes il a décrit sa femme.
— Eh bien ?
— Ce n’est pas parce que son étoile déclinait qu’elle l’a quitté ; elle savait trop bien qu’il était homme à se relever. Mais la ruine de la cité de l’Horizon lui a fourni l’occasion de s’échapper. Il ne l’aurait jamais laissée partir s’il n’avait été accaparé par ses propres intérêts. Son remariage n’est que de pure forme, et ses enfants du second lit, les enfants du devoir.
— Comment le sais-tu ?
— La nouvelle Épouse Principale d’Ipouky est la fille d’un de ses confrères. De quinze ans sa cadette, elle n’est guère qu’une intendante et, au lit, qu’une esclave. Elle représente, en chair et en os, un contrat d’association entre deux hommes d’affaires. Crois-moi si tu le peux, la mère d’Iritnéfert, elle, avait le pouvoir d’embraser Ipouky.
— Pourquoi Iritnéfert et elle ne vivaient-elles pas ensemble ?
— C’était le moyen qu’Ipouky avait trouvé de la punir. Et de se torturer, je suppose. Iritnéfert était le vivant portrait de sa mère et avait hérité de son tempérament. Elle était en quelque sorte la rançon que sa mère avait dû payer contre sa liberté. Il a menti, ajouta Taheb, à propos de la peinture murale. Cela aussi, c’est une torture.
— Pourquoi se l’inflige-t-il ?
— Demande-le aux dieux. Ils nous ont faits ainsi.
— Penses-tu qu’il aimait ses fils ?
— Non. Il n’avait d’amour que pour leur mère. C’était tout ce qu’il avait à donner. Aux autres, il accordait un simulacre d’affection qui n’était jamais qu’une récompense en échange de leur loyauté. »
La litière avait emprunté un défilé artificiel – une route jaune revêtue de dalles de grès, passant entre deux falaises rouges enduites de plâtre et incurvées au sommet vers les édifices qu’elles encerclaient. Des images colossales des dieux y formaient une imposante procession. Ces représentations venaient d’être réalisées. Rigides, dures et impersonnelles, elles étaient sans vie. En les contemplant, Huy songea que ce n’étaient pas des dieux à qui l’on pouvait se confier.
À l’entrée de la demeure de Réni, le Chef des scribes, le majordome attendait leur arrivée. Il les guida jusqu’au bout d’un large couloir flanqué de demi-colonnes massives, surmontées de fleurs de lotus et placées sous la protection de béliers couchés – l’animal emblématique d’Amon – sculptés plus grands que nature. Ils pénétrèrent dans un vaste jardin, abrité de la chaleur par une tonnelle où poussait une vigne vierge exubérante. L’ombre des feuilles tachetait le sol pavé. Grâce à un système complexe de canalisations, l’eau coulait de toutes parts. Fontaines et petits courants artificiels irriguaient une profusion de plantes, cultivées en pleine terre ou regroupées dans d’innombrables pots, et dont la variété et les couleurs inaccoutumées éblouissaient les yeux. Le murmure de l’onde tempérait la stridulation des grillons. La fraîcheur du jardin accueillait le visiteur par une brise aussi bienfaisante que le vent du nord sur une terrasse haute, pendant la saison d’akhet.
À leur approche, Réni quitta sa table installée près du grand bassin rectangulaire, qui formait le centre de ce jardin à l’asymétrie peu conforme aux conventions. Le scribe était vêtu du costume blanc du deuil, et son visage ridé paraissait épuisé. Ses cheveux naturels, peignés en arrière, retombaient sur ses épaules, et pour tout maquillage il n’avait appliqué qu’un léger trait de kohol. Il était pâle, mais sa physionomie marquée par les soucis ne pouvait celer la méchanceté de son regard.
Il y avait aussi de la ruse dans ce visage-là. Huy ignorait par quelles manœuvres Réni avait réchappé, avec les siens, à la débâcle qui avait suivi la chute d’Akhenaton ; toutefois, il connaissait bien des hommes d’une grande bonté dont la perte avait été le prix payé par ce scribe pour être assis là, à cet instant, et cette pensée atténuait sa compassion. Il chercha des yeux l’épouse de Réni – la mère de Néferoukhébit –, se demandant si elle avait forgé le caractère de l’adolescente.
Si Réni reconnut en Huy un compagnon du passé, il n’y fit aucune allusion et son expression n’en trahit rien. Il indiqua les chaises disposées autour de la table basse, et aida lui-même Taheb à prendre place tandis qu’approchaient des serviteurs, chargés de jarres de vin et de plats succulents : gâteaux au miel, figues et œufs de héron. Huy laissa remplir sa coupe afin de ne pas manquer aux règles de la courtoisie, mais il n’avait pas l’intention de boire. Si Ipouky avait cherché son salut, ce n’avait été au détriment de personne. En revanche, les mets disposés sur la table de Réni provenaient du prix du sang, et Huy se refusait à y toucher.
Il s’efforça de ne pas laisser paraître ses sentiments, mais il sentit que, de toute façon, le scribe les devinait. Ni l’un ni l’autre n’en montrèrent rien ; de fait, Réni semblait trop accablé de douleur pour accorder beaucoup de réflexion à d’autres sujets. Il était trop intelligent, néanmoins, pour ne pas avoir de conscience. L’était-il suffisamment pour ne pas en écouter la voix ? Voilà qui était une autre affaire.
« J’espère que vous ne trouvez pas bizarre que je reste assis là, leur dit Réni. C’est près du bassin que ma cadette, Nephtys, a découvert Néfi. Je me sens proche d’elle, ici, comme si son khou[15] planait à côté de moi. »
Souriant tristement, il prit la main de Taheb et la pressa entre les siennes.
« Que s’est-il passé, à ton avis ? lui demanda Huy.
— Je ne te suis pas.
— Ma question était pourtant claire !
— Ma fille a été tuée ici, dans mon propre jardin. Personne ne parvient à comprendre comment ni pourquoi. Voilà ce qu’il s’est passé, dit Réni, la mine sombre.
— C’est tout ce que tu peux m’apprendre ?
— Crois-tu que j’aie le temps de m’amuser à ces petits jeux ? S’il y avait autre chose, je l’aurais dit aux Mézai.
— Te souviens-tu de moi, du temps de la cité de l’Horizon ?
— Oui. Tu travailles pour Kenamoun, à présent ? demanda Réni d’une voix douce.
— Sur cette affaire.
— Kenamoun et moi, nous nous connaissons bien, en dépit de nos différends passés. Aujourd’hui, nous nous rendons mutuellement visite », poursuivit-il avec la même douceur.
Réni s’assura d’un coup d’œil que Huy avait saisi la menace implicite avant de se tourner vers Taheb, et d’ajouter, tout en lui caressant la main :
« Nephtys a trouvé le corps de Néfi en revenant de chez son futur époux. Mes fils n’étaient pas encore rentrés. Les portes étaient restées ouvertes mais quelques domestiques vaquaient à leurs occupations dans les parages.
— Certains travaillaient-ils dans le jardin ? interrogea Taheb, qui aurait aimé dégager sa main de l’étreinte reptilienne du vieillard.
— C’est peu probable. Pour la majorité d’entre eux, les tâches de la journée étaient terminées.
— Ainsi, l’entrée n’était pas gardée.
— Taheb, ma chère, répondit Réni avec un léger haussement d’épaules, je dispose d’un portier et cette maison se trouve dans l’enceinte du palais. En outre, un meurtre avait certes eu lieu mais on n’avait aucune raison d’en craindre un second.
— Tu savais que Sourérê s’était échappé et qu’il se trouvait dans la capitale, objecta Huy.
— Le capitaine des Mézai a eu la même réflexion, dit Réni, méprisant. Je te fais donc la même réponse : comment un prisonnier en fuite pourrait-il franchir l’enceinte ? Toutes les portes sont gardées. Même toi et tes semblables devez obtenir une autorisation spéciale pour entrer. »
Il se détourna, éludant la question d’un geste impatient.
« As-tu chargé tes propres hommes de l’enquête ? s’enquit Taheb.
— Ipouky voulait que nous unissions nos forces, mais j’ai décidé de laisser l’affaire aux mains des autorités. Je ne saurais quels ordres donner à mes hommes. En ce qui concerne mes fils, je ne peux répondre à leur place.
— Comment ont-ils réagi ? demanda Huy, se remémorant ce qu’il savait déjà à ce sujet.
— L’aîné est furieux. Il est vrai qu’Ankhou est un homme d’action. Il n’a jamais appris les belles-lettres convenablement, à ma grande honte, et maintenant il parle de s’engager dans l’armée. Il chasse avec le jeune roi, aussi son avenir est-il assuré, sans aucun doute. »
Réni n’avait pas changé. Huy se rappelait l’humilité onctueuse avec laquelle, dans l’ancien temps déjà, il se faisait valoir au détriment de collègues qu’il savait incapables de lui tenir tête.
« Nebamon me ressemble davantage, continua le scribe non sans complaisance. Il domine sa douleur, en fait un sujet de méditation. Mais je ne dirais pas qu’il est inaccessible au désir de vengeance.
— Et tes filles ?
— Ce ne sont que des femmes », répondit-il en joignant les mains.
Il croisa alors le regard de Taheb et baissa les yeux en toussotant.
Cette situation embarrassante fut écourtée par l’approche bruissante, dans le jardin luxuriant, de sa femme accompagnée par deux de leurs enfants. Ils vinrent rejoindre le groupe assis, avec discrétion mais sans hésiter, un peu comme si leur entrée avait été arrangée d’avance.
« Puis-je vous présenter les membres de la famille qui sont à présent… hum, visibles ? dit Réni. Ankhou se trouve à la cour et ma fille aînée restera occupée un bon moment dans les archives, tout au fond du jardin. »
Huy se demanda si cette fille aînée, qui servait à Réni de secrétaire, l’avait aidé à détruire les documents qu’il avait rédigés sous Akhenaton, et qui auraient donné un précieux ascendant sur lui à ses ennemis. Puis il reporta son attention vers les nouveaux venus.
L’Épouse Principale de Réni le surprit par son aspect négligé. Le blanc de sa tenue de deuil n’était pas aussi éblouissant que chez son mari, et les commissures tombantes de ses lèvres paraissaient résulter d’une tristesse permanente bien plus que d’une récente affliction. Sa physionomie respirait l’intelligence ; dans ses yeux s’exprimait un cœur qui admettait avoir gâché sa vie. Elle aurait dû quitter cet homme des années plus tôt.
Nebamon, qui devait avoir dix-sept ans, était déjà un homme à l’air ouvert et plein d’esprit. Nephtys était toute brune, et ses traits épais tiraient leur franche séduction de la personnalité qui les animait. Physiquement, elle ressemblait à sa mère ; son visage était celui de sa mère du temps où l’espoir n’avait pas encore été anéanti. Étrangement, on ne retrouvait rien de Réni dans les traits des deux enfants.
Ils saluèrent Taheb avec plaisir avant d’aborder Huy en montrant une expression plus mesurée. Les avait-on chapitrés sur ce qu’ils devaient lui dire ? Sans grand espoir, il aspirait à trouver l’occasion de parler à chacun d’eux en particulier.
Il ne savait par où commencer. Pour ce qui était des faits, Merymosé les avait interrogés à un moment où ils étaient encore trop bouleversés pour répondre sur d’autres points que des détails pratiques. Les questions relevant de la théorie et de l’hypothèse semblaient encore déplacées, et, observant ses interlocuteurs tour à tour, il se demanda dans quelle mesure des réponses le feraient vraiment progresser. Pour se donner du courage, il hasarda quelques questions d’ordre général sur les occupations de Néferoukhébit au cours des journées précédant sa mort. Questions qui aboutirent à des réponses conventionnelles, évoquant les activités de n’importe quelle jeune fille riche entre la fin de son éducation et l’arrivée d’un époux. Ces adolescentes côtoyaient la maison royale, et tout travail – tel celui de Taheb – était interdit aux femmes de leur classe.
Il en irait différemment pour Ankhou et Nebamon. Toutefois, pour la majorité des hommes issus d’un milieu privilégié, le travail restait une activité toute nominale qu’ils exerçaient avec plus ou moins d’intelligence dans les rangs supérieurs de l’armée, du service public ou du clergé. L’essentiel de la tâche était accompli à des niveaux plus modestes.
Plus réservé que sa sœur, le garçon répondait à demi-mot. La mort de leur aînée semblait l’avoir atteint profondément, mais il se tenait avec une sorte de dignité craintive devant son père.
Bavarder avec Nephtys était une façon d’entrevoir la personnalité de sa sœur défunte par personne interposée, car elle débordait d’entrain, et l’on sentait en elle un brin de rébellion contre sa famille – en particulier contre son père –, même si ses propos ne le laissaient pas transparaître. Plus jeune que son frère, Nephtys semblait pourtant plus mûre, plus sûre d’elle. Son indépendance était encore accrue par l’imminence de son mariage, dont elle fit part à Taheb. Bien qu’elle fût destinée à un prêtre et ne dût donc pas quitter son propre monde, cette union constituait un moyen d’échapper à sa famille. Comment était le futur époux ? Nephtys ressemblerait-elle à sa mère, avec le temps ? À en juger par les paroles échangées, c’était improbable. Même si le mariage avait été arrangé, Nephtys serait la première épouse d’un homme dont la jeunesse s’accordait avec la sienne.
Réni gardait un œil d’Horus sur le déroulement de l’entretien, coupant court à toute question non pertinente avec la rapidité et la précision d’un jeune juge. L’atmosphère se détendit lorsqu’un secrétaire apparut, envoyé par la sœur aînée, pour le consulter sur une affaire qui devait être décidée le soir même. Il partit avec réticence, mais son départ ne facilita nullement la conversation. Huy avait l’impression qu’un serviteur, tapi quelque part à portée d’oreille, rapporterait toute indiscrétion à Réni, et que chacun le savait.
Il faisait sombre ; la nuit semblait trop proche pour la saison. Après un court laps de temps, l’épouse de Réni s’excusa. Tous se levèrent et la regardèrent s’éloigner, plus solitaire que jamais, dans la petite jungle. Un silence gêné suivit. Sentant qu’il avait appris tout ce qu’il pouvait, Huy ne poussa pas plus loin la conversation. Il ne lui restait qu’une seule question à poser à l’un ou l’autre des enfants, en privé. Il espérait que l’un d’entre eux les reconduirait jusqu’à l’entrée, de préférence Nephtys. Taheb le devina-t-elle ? Toujours est-il qu’en se levant pour partir, elle passa son bras sous celui de la jeune fille et l’entraîna vers le portail.
« Bonsoir, dit Huy à l’adolescent. Ne te dérange pas, ta sœur nous raccompagne. Et remercie tes parents une fois encore.
— Je n’y manquerai pas », répondit Nebamon.
Il y avait dans ses yeux une prière que Huy ne put interpréter. Comme il se levait, le jeune homme le retint par le coude et approcha son visage du sien.
« Où puis-je te trouver ?
— J’habite dans le quartier du port. Taheb connaît l’endroit.
— Très bien. »
Nebamon desserra son étreinte vigoureuse et recula.
« Au revoir, dit-il à haute voix.
— Au revoir. »
Huy le regarda s’éloigner puis rejoignit Taheb et Nephtys, qu’il trouva conversant tout bas devant le portail. Les bras croisés, les cheveux nimbés par le halo de la lampe du portier, Nephtys était adossée au chambranle. Son visage franc n’exprimait aucune souffrance, aucune anxiété. Au-delà du battant ouvert, l’ombre du Mézai chargé de monter la garde se découpait sur le trottoir.
« Nephtys, dit Huy en l’attirant à l’écart, où ta sœur s’est-elle fait faire son tatouage ?
— Quel tatouage ? demanda-t-elle en le considérant avec étonnement.
— Elle avait un scorpion tatoué sur l’épaule. »
Les yeux ronds, elle réprima un éclat de rire.
« Ça, c’était bien d’elle ! Je suis désolée, tu dois me croire dénuée de tout sentiment. Mais je l’admirais. Elle était la seule à lui tenir tête. Je n’en reviens pas ! dit-elle en riant. Il l’aurait tuée s’il l’avait su.
— Il n’a pas vu sa dépouille ?
— Je suis certaine qu’il n’a jamais vu aucune de nous toute nue. J’en suis même à me demander comment nous avons été conçues. Ma pauvre mère dort seule, du plus loin qu’il m’en souvienne.
— Et ses autres épouses ?
— Il n’en a pas. Et pas non plus de concubines. Nuit et jour, il passe presque tout son temps avec Iryt, ma grande sœur. Ils ont un bureau à l’extrémité de l’aile sud.
— Pourquoi ne s’est-elle pas jointe à nous, ce soir ?
— Elle a toujours à faire, expliqua Nephtys en haussant les épaules. Même nous, nous ne la voyons jamais. Tires-en la conclusion que tu voudras. J’ai hâte de m’en aller de cette maison !
— Tu la détestes donc tellement ?
— J’aurais épousé un batelier pour m’en aller.
— Pourquoi ? »
Elle était sur le point de répondre quand le portier s’approcha, jetant sur Huy un regard méfiant, et dit d’un ton acerbe :
« C’est l’heure de fermer. »
Nephtys adressa à Huy un petit sourire triste et lui dit :
« Je compte les jours. Bonne nuit. »
Ils ne parlèrent guère dans la litière qui les reconduisait chez Taheb. Huy supputait quelle part de vérité il y avait dans ce qu’Ipouky avait dit de ses fils. Taheb sentait encore sa peau fourmiller au souvenir du contact du vieux scribe.
« Je plains son épouse ! dit-elle enfin.
— Il semble préférer la compagnie de sa fille Iryt.
— Parfois l’indifférence est la pire des injures.
— Elle devrait le quitter, alors.
— Comment le pourrait-elle ? Que deviendrait-elle ? Son seul espoir est le veuvage. Et maintenant, elle doit supporter la mort de sa fille. Pourquoi Réni a-t-il dit que personne n’avait de raison de craindre un second meurtre ? » demanda-t-elle après quelques minutes de silence.
Entre les rideaux de la litière, Huy contemplait pensivement le ciel nocturne où, dans le silence, scintillait un million d’étoiles.